Là où critique et respect se rencontrent

Auteur(es): Marc Aubin


La justicière

Le cadavre lacéré d’un homme – lui-même récemment acquitté d’une accusation pour homicide lors d’un procès controversé – est retrouvé sur la plage d’une petite municipalité du Québec. Selon les indications d’une courte note insérée dans la paroi nasale de la dépouille, ce meurtre atroce serait l’oeuvre d’une femme motivée par un désir de vengeance. Les horribles assassinats ne tardent pas à se succéder. L’inspecteur Jacques Fournier, qui compte avec dépit les corps mutilés que la redoutable meurtrière laisse sur son passage, tente par tous les moyens d’élucider le mystère. Qui est la femme derrière ces actes de cruauté? Comment peut-elle nourrir de tels instincts sadiques? Secondé par sa coéquipière, Annabelle Saint-Jean, et par les autres membres de son équipe d’enquête, il en appelle à divers spécialistes dans l’espoir de coincer la criminelle qui s’amuse à leur en faire voir de toutes les couleurs. L’escouade réussira-t-elle à expédier cette reine sanguinaire derrière les barreaux?

Ce roman, c’est l’histoire de cette meurtrière en série. Ceux qui ont écouté la série Dexter penseront sans doute se retrouver en terrain connu. Plusieurs critiques ont fait un rapprochement, même si l’auteur, lui, préfère mettre une distance. Personnellement, je suis absolument d’accord avec lui. C’est exact que la thématique meurtrier en série est présente, et qu’une bonne portion du livre est écrite du point de vue de la meurtrière – tout comme la série Dexter est du point du vue du meurtrier. Ça s’arrête ici, et j’aimerais prendre quelques instants pour expliquer pourquoi, puisque je n’ai pas vu cette distinction clairement exprimée ailleurs :

Dexter était un psychopathe au sens propre du terme. C’est-à-dire qu’il ne ressentait à peu près pas d’amour, même pour sa famille immédiate. Il simulait plusieurs émotions afin de passer sous le radar. Il n’avait aucunement le besoin d’humilier ses victimes, de les contrôler ou d’en faire ses esclaves. La justicière tue, elle aussi. Elle torture, elle aussi. Mais plus que ça, elle va beaucoup plus loin et plonge dans l’univers de la domination et de la soumission. Là où Dexter assouvit son besoin de tuer, la justicière, elle, veut assouvir sa violence physique ET psychologique à la fois.

Bon, maintenant, laissons Dexter de côté, et occupons-nous de cette désaxée. L’auteur, Marc Aubin, a su montrer l’évolution de la justicière à l’aide d’une enquête policière, écrite du point de vue des enquêteurs, entrecoupée d’une alternance de flash-back qui nous ramène dans le passé, bien avant le début de cette enquête. Dans ces flash-back, de son point de vue à elle, il nous raconte son évolution et son cheminement dans le monde sadomasochiste, sa carrière de dominatrice et sa bascule dans le meurtre sadique. C’est intéressant. Dégoûtant parfois, mais intéressant. Rien n’est tabou pour cette dominatrice extrême : torture physique, torture mentale, avilissement, scatophilie, urophilie, mise à mort… tout y passe.

J’avoue avoir préféré ces passages à ceux de l’enquête policière pour plusieurs raisons : le point de vue de narration est plus stable, soit celui de la justicière, alors que dans les autres portions, ça sautait parfois d’un personnage à l’autre rapidement. La composante psychologie est bien plus développée également , ce que j’ai particulièrement apprécié (sans surprise, puisque nous sommes dans la tête de la justicière et qu’elle est l’actrice principale de ce livre). Nous avons droit à toute la panoplie d’émotions de cette criminelle, et de ses motivations, ses doutes… Elle n’est pas devenue meurtrière du jour au lendemain, c’est le résultat d’un cheminement et de plusieurs opportunités. Enfin, amateur de film d’horreur (j’avoue), certaines descriptions ont réussi à me donner quelques frissons. Je ne suis pas très impressionnable, pourtant. Confidence: jamais plus, je ne regarderai du papier émeri de la même façon! Quant à la finale… Disons simplement, pour ne pas dévoiler le punch, que j’ai adoré le sens de l’humour pervers de la justicière. C’est un livre que j’ai globalement beaucoup apprécié et que j’ai trouvé bien écrit.

Et je ne suis pas le seul. Ce roman, publié dans l’édition indépendante, est déjà quintuple best-seller à l’heure actuelle au Québec. Marc Aubin a réussi un exploit remarquable à ce niveau, exploit souligné publiquement lorsqu’il a reçu la médaille de l’Assemblée nationale des mains du député d’Argenteuil, Yves St-Denis, en 2015. Connaissant personnellement l’auteur, je peux témoigner du travail peu commun qu’il a mis pour faire de son œuvre un succès.

Je ne suggère pas cette lecture aux cœurs sensibles, mais la recommande par contre à tous les autres.

Bonne lecture.


Alain Lafond

Liens:
La justicière par Marc Aubin
Les Éditions de l'Apothéose

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